Les trottoirs sont des îles aux trésors.

Dans notre maison, les meubles et les objets ont eu plusieurs vie. Remarquez bien que je ne dis pas  » nos  » meubles et  » nos  » objets ; c’est que nous croyons que les personnes appartiennent aux objets et non pas l’inverse.

L’obsolescence programmée, cette misérable petite perversité inventée par les industriels pour aligner la durée de vie des objets sur celle des hamsters, a bien fait irruption dans notre vie comme chez chacun d’entre vous ; à la maison, nos choix de carrières respectifs ayant hypothéqué durablement la possibilité d’acquérir un jour une bibliothèque Charlotte Perriand, il a bien fallu nous résoudre à visiter le Suédois pour y chercher Billy, l’ami des amis des livres, lequel bien des années plus tard, est toujours là, vent debout, rendons lui cette justice. Et puis bien entendu il y a aussi : « un frigidaire, un joli scooter, un atomixaire, et du Dunlopillo, une cuisinière avec un four à verre, des tas de couverts et des pelles à gâteaux »… ou quelques bidules comme ça. Notre complainte du progrès à nous n’est pas absolue, et ce billet n’est pas écrit sur une Olympia de 1970 mais sur un ordinaire ordinateur dont la mort est déjà programmée. 

Regret.

Cependant, hormis quelques failles temporelles principalement techno-ménagères, notre foyer est un joyeux espace-temps anachronique où années 50, 60, 70 et un peu 80 même, se mélangent au gré des trouvailles. Grenier familial, brocantes, vide-greniers, dépôts-ventes ou autres Emmaüs d’ici ou d’ailleurs ont longtemps été nos principales sources d’approvisionnement. Quelques objets, abandonnés sur un trottoir par des propriétaires lassés, avaient bien aussi au fil des années trouvé leur place au milieu de cet assemblage, mais peu et sans intérêt autre qu’utilitaire. Et puis… Et puis je ne sais pas bien quand ça a commencé exactement mais si j’y réfléchis bien, je crois que c’est cette poupée Dolly 1968 de GéGé qui a tout déclenché. Parce que cette poupée toute seule sur le trottoir, ça m’a donné envie de chialer comme si j’avais 8 ans et que quelqu’un avait jeté MA poupée, là.  Évidemment je l’ai ramassée, baignée, coiffée, habillée, adoptée. Il se peut même que je l’aie serrée dans mes bras. Comme ça, pour un petit câlin en loucedé. Ouais un câlin ! 

Réconfort.

Enfin voilà. Ça commence vraiment avec la poupée, les encombrants. C’est comme ça qu’on dit. C’est dire le bien qu’on en pense en général des encombrants. Encombrants. Petit un : qui encombre, qui gêne les mouvements, le passage, embarrassant. Petit deux : qui est source de désagrément, importun. Petit trois : rebuts volumineux faisant l’objet d’un ramassage spécial par les services de voirie. Voilà pour les encombrants. Dans ta face les encombrants ! Au début, juste après la poupée, je faisais ma timide, parce que je savais trop bien ce qu’en pensait Larousse moi des encombrants. Du coup, je ne faisais pas trop la maline ; je faisais le tour du pâté de maison une fois par mois. Et puis malgré tout, au bout de quelques mois, le tour du pâté de maison des autres. Et puis plus tard, chaque semaine, et puis encore après, plusieurs fois par semaine. Maintenant, je suis devenue une vraie effrontée qui pense que Larousse est un vieux schnock rétrograde. J’arpente ma ville, les villes d’à côté et partout où je passe, je cherche. Et je trouve. Depuis la poupée, depuis quelques années donc, des meubles, de la vaisselle, des jouets, des livres se sont installés dans notre petit appartement. Et ce qui a commencé sans autre but que celui de trouver, parfois, avec de la chance, un joli objet, s’est transformé en défi à démontrer que, souvent, les trottoirs sont des îles aux trésors. 

Renaissance.

Ce nouveau blog s’ouvre sur ce défi. Pour le partager un peu avec vous. Pour vous montrer ma façon à moi de ne pas laisser tout le passé s’évanouir au profit d’objets programmés pour ne jamais en avoir. Il existe bien d’autres façons de retenir le meilleur du passé pour ceux qui ne veulent pas se soumettre. 

Résistance.

Pour illustrer ce billet et ce nouveau blog, un petit objet de rien. Un petit cabas en plastique, sans doute jouet de bazar des années 60. Il est tout ce pourquoi je cherche chaque semaine. Un moment du passé à attraper au vol avant qu’il ne disparaisse. Il était sous le tas d’une cave entière déversée sur un trottoir, très sale évidemment, mais en parfait état. Aucune petite fille n’avait dû jouer avec lui depuis des décennies. Je cherche aussi pour attraper des émotions au vol.

Retrouvailles.



Commentaires

  1. Oh... J 'adore ton article.
    J'aurai pu l'écrire, (mais beaucoup moins bien c'est sûr!) tellement je m'y reconnais.
    Aujourd'hui encore nous avons récupéré du bois, de quoi nous chauffer plusieurs jours, aux encombrants...
    Passée la gène, il y a une telle satisfaction en ramenant nos trouvailles à la maison, et en les intégrant dans notre quotidien. Ce n'est pas une question d'argent, mais un état d'esprit. Bel article.

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  2. Merci beaucoup pour ce message, il me touche beaucoup ! Oui tu as raison, c'est une question d'état d'esprit. Mais je crois qu'en plus je suis un peu névrosée. Je ne supporte pas l'idée de voir disparaitre les choses du passé :-) Merci pour ta si gentille visite.

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  3. J'ai lu "utopie" et j'aime beaucoup comment tu écris (ça me renvoie aux exigences et à la qualité de mes études littéraires!) et le contenu me touche et me questionne... Et je trouve ça bien!
    Je vais avoir plaisir à te suivre!

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    1. Encore une fois Grame, je suis très touchée par ton message. Je suis ravie de pouvoir te compter parmi les lectrices de ce tout nouveau blog. Sois la bienvenue !

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